Tugan Sokhiev, un souffle de jeunesse

Par Alain Cochard, mai 2005.

Introduction

Le talent n’attend pas… Vingt-neuf ans à peine et déjà, de Saint-Pétersbourg à Berlin, de Londres à Vienne, Tugan Sokhiev fait l’unanimité.
Dans le répertoire symphonique comme à l’opéra, le jeune chef enthousiasme par la maturité, l’intelligence, le magnifique sens de la couleur et de la respiration d’une baguette qui sait conquérir le cœur des musiciens et du public. Jean-Luc Moudenc, maire de Toulouse, de concert avec Philippe Douste-Blazy, adjoint au maire, ministre des Solidarités, de la Santé et de la Famille, viennent de le nommer premier chef invité et conseiller musical.
Né à Vladikavkaz (Ossétie du Nord), Tugan Sokhiev a débuté sa formation dans sa ville natale avant de s’installer à Saint-Pétersbourg pour y travailler la direction d’orchestre auprès d’un pédagogue de légende : Ilya Musin.
Le jeune chef se souvient de ses années d’études et survole la période, brève mais ô combien riche, qui le sépare du début de sa carrière, avant d’envisager sa nouvelle collaboration avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse.

Sommaire de l'interview

L'interview

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Qu’est-ce qui singularisait la pédagogie d’Ilya Musin ?

Tugan Sokhiev : J’ai connu Ilya Musin âgé puisqu’il avait quatre-vingt onze ans lorsque j’ai commencé à travailler avec lui. Toute son existence avait été consacrée à l’enseignement
de la direction d’orchestre.
Il était l’une des figures prééminentes de ce que l’on a désigné comme « l’école de direction d’orchestre de Léningrad » et a formé de nombreux chefs russes aussi bien qu’étrangers.
Toute la pédagogie d’Ilya Musin se fondait sur la conviction qu’un chef ne peut exprimer
quelque chose musicalement s’il n’est pas capable de le réclamer par le geste à son orchestre. Il s’agissait donc pour lui d’amener l’élève à trouver la gestuelle adéquate.

Vous avez également travaillé avec deux élèves de Musin :
Yuri Temirkanov et Valery Gergiev…

T.S. : Après le décès d’Ilya Musin en 1999, j’ai en effet terminé mes études de direction d’orchestre avec Yuri Temirkanov. C’était là une autre rencontre très profitable et l’occasion de bénéficier de conseils, d’apprendre de petits secrets que seul un chef possédant une telle expérience peut vous communiquer.
Quant à Valery Gergiev je n’ai pas été son élève, mais il est vrai que j’ai beaucoup appris de lui. Parallèlement à mes études au Conservatoire de Saint-Pétersbourg, j’étais en effet un auditeur assidu des répétitions et des représentations que Gergiev dirigeait au Théâtre Mariinsky. J’y ai découvert l’univers lyrique. Musique symphonique au conservatoire, opéra au Mariinsky : ces années pétersbourgeoises ont été particulièrement enrichissantes !

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Comment votre carrière de chef d’orchestre a-t-elle démarré ?

T.S. : En 2000, j’ai été distingué par le Concours International Prokofiev. Tout s’est ensuite rapidement enchaîné et j’ai été amené à diriger des formations en Russie et à l’étranger – aussi bien dans le domaine symphonique que lyrique.

Tugan Sokhiev faisant un chuuut

A ce propos comment conciliez-vous ces deux domaines dans votre activité ?

T.S. : Je pense que les chefs devraient diriger autant de musique symphonique que de répertoire lyrique. A l’opéra, vous avez affaire aux chanteurs ; il importe de chanter avec eux, avec la musique. Il est très intéressant de voir comment on peut appliquer au symphonique des choses apprises à l’opéra – je songe à la manière de diriger certaines cantilènes par exemple.

Pour apprendre le piano, Chopin conseillait à ses élèves de commencer par écouter les chanteurs.
Appliqueriez-vous ce conseil aux chefs d’orchestre également ?

T.S. : Absolument ! La chose la plus importante pour le chanteur est la respiration. La musique est respiration : au violon, au piano, à l’orchestre, partout il importe de respirer et la fréquentation des chanteurs s’avère précieuse sur ce point.

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D’ailleurs l’opéra, le Welsh National Opera en l’occurrence, a été important pour vos débuts…

T.S. : Malgré mon jeune âge j’ai été nommé au Welsh National Opera en 2001, j’ai accepté ce poste car je savais que cela constituerait une expérience très instructive. Après avoir suivi de près le fonctionnement du Théâtre Mariinsky, c’était l’occasion pour moi de découvrir celui d’une maison d’opéra d’Europe occidentale et j’ai beaucoup appris durant trois ans. Les choses sont très différentes du Mariinsky qui est un théâtre de répertoire où l’importance des effectifs permet de jouer tous les soirs. Il est possible d’y mettre sur pied d’importants projets lyriques que d’autres institutions, pour des raisons financières ou autres, ne seraient pas en mesure de réaliser. Je suis très heureux de ma collaboration avec le Mariinsky en tant que chef invité.

Revenons au domaine symphonique. Vous avez eu l’occasion de diriger des phalanges prestigieuses, le Philharmonia de Londres en particulier. Qu’avez-vous retiré de cette expérience ?

T.S. : Je ne vous cacherais pas que j’étais un peu inquiet lorsque je me suis pour la première fois retrouvé devant le Philharmonia : un orchestre riche d’un tel passé – Karajan, Klemperer, sans parler des chefs qui le dirigent aujourd’hui… Mon premier concert au Three Choirs Festival de Worcester a été un plein succès et m’a valu d’être réinvité la saison suivante. Depuis je dirige le Philharmonia tous les ans et toujours avec le même bonheur.

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D’un point de vue plus concret, qu’est-ce qui singularise le contact avec le Philharmonia ?

T.S. : D’une façon générale, les orchestres londoniens sont très réactifs, très rapides dans le travail - cela tient peut-être au tempo de la vie à Londres. On est surpris de la vitesse avec laquelle le Philharmonia par exemple arrive à monter des ouvrages exigeants avec un résultat très satisfaisant. Cet orchestre a de plus une personnalité très chaleureuse et la relation avec les musiciens me paraît simple, immédiate.

Parmi les autres orchestres que vous avez côtoyés depuis vos débuts, quels sont ceux qui vous ont le plus marqué ?

T.S. : Tous les orchestres sont importants. Chaque rencontre avec un nouvel orchestre vous enrichit. Il est passionnant de voir comment les mentalités diffèrent selon que l’on a affaire à un orchestre allemand ou à une formation italienne par exemple. Passionnant aussi de mesurer à quel point l’approche d’une partition que vous avez déjà dirigée évolue en fonction de la rencontre avec un nouvel orchestre, du caractère de celui-ci.

Tugan Sokhiev concentré

Votre répertoire est majoritairement constitué d’ouvrages français et russes. Deux répertoires qui partagent nombre de point communs…

T.S. : Je dirige en effet beaucoup ces répertoires, mais je ne néglige pas non plus de grands auteurs allemands (Beethoven, Brahms) et italiens. Historiquement, la Russie a toujours entretenu une relation très étroite avec la France. Avant la révolution de 1917, la haute société russe parlait français et souvenez-vous par exemple de l’attachement de Tchaïkovski à la France et à sa langue.
Les musiques russes et françaises sont toutes deux caractérisées par une grande importance de la couleur et sont, chacune à leur manière, très émotionnelles.

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Je me suis laissé dire que votre première rencontre avec l’Orchestre National du Capitole de Toulouse a été un vrai coup de foudre…

T.S. : C’est vrai. Un déclic s’est produit et tout a fonctionné dès la première minute ! Avant de venir à Toulouse, je connaissais et j’appréciais les enregistrements de l’orchestre. Notre première rencontre s’est pourtant effectuée avec un répertoire difficile (Roméo et Juliette de Prokofiev et le Concerto pour violon de Tchaïkovski), mais tout a merveilleusement fonctionné. J’ai éprouvé le même bonheur en retrouvant l’orchestre la saison suivante dans un programme français. Shéhérazade de Ravel et la Symphonie de Franck : un vrai défi pour moi s’agissant d’une phalange qui a tant joué et enregistré le répertoire français sous la baguette du Maestro Plasson.
J’ai été frappé par le niveau de l’orchestre, son extrême professionnalisme, par son ouverture d’esprit aussi. Chaleur, richesse des cordes – c’est un point auquel je suis très attaché – vents d’une virtuosité étonnante : j’apprécie la sonorité particulière de l’orchestre aussi bien que les remarquables qualités individuelles de ses membres.

A propos de la sonorité de l’Orchestre National du Capitole de Toulouse justement, quel message adressez-vous à ceux qui pourraient s’inquiéter de la présence d’un chef russe à la tête d’un orchestre étroitement associé à l’idée de son et de répertoire français ?

T.S. : Je pense que le devoir de tout chef, lorsqu’il prend la tête d’un orchestre au riche passé tel que l’Orchestre National du Capitole de Toulouse, c’est de ne porter en rien atteinte à la tradition, à l’expérience dont l’orchestre est porteur, mais de tirer parti de cet héritage pour aller de l’avant, pour développer l’orchestre.

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Quels sont vos projets en direction du jeune public ?

T.S. : Il est essentiel de songer aux auditeurs de demain. Dans un monde de technologie, la jeunesse tend à perdre le contact avec la musique vivante, a fortiori classique. Si nous ne prenons pas les choses en mains, de gros problèmes de fréquentation des concerts se poseront d’ici vingt à trente ans. Du fait de mon âge, j’ai d’autant plus conscience du problème. Il faut agir ! Nous avons beaucoup de projets en la matière à Toulouse et j’ai l’intention de m’y consacrer avec énergie.

Votre premier concert de la saison aura lieu en décembre avec L’Apprenti Sorcier de Dukas, L’Oiseau de Feu de Stravinski et la Symphonie n° 4 de Tchaïkovski. Pourquoi ce choix ?

T.S. : J’ai toujours adoré L’Apprenti Sorcier, pour ses qualités musicales évidemment, mais aussi parce qu’il s’agit d’une pièce vraiment jubilatoire à diriger et que, du fait de son exigence technique, elle met en valeur les qualités de l’orchestre.
Tout comme L’Oiseau de Feu de Stravinski qui se rattache comme l’œuvre de Dukas à l’univers du conte fantastique. Quant à la Symphonie n° 4, même si les trois premières symphonies de Tchaïkovski ne manquent pas d’atouts, elle marque l’entrée du compositeur dans sa grande maturité. Dominé par l’idée du destin, l’ouvrage m’est particulièrement cher.

Morceaux choisis

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Prochain concert

Vendredi 24 février

Dutilleux, Tchaïkovski

Tugan Sokhiev / direction
Renaud Capuçon / violon

 

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